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Le parc Jean-Jacques-Rousseau

À Ermenonville, dans l’Oise, le marquis de Girardin compose au XVIIIe siècle un jardin de paysages et d’idées. Le bref séjour de Rousseau, puis son tombeau, en font aussi un lieu de mémoire dont le parc actuel conserve une partie.

environ 7 minutes de lecture. Mis à jour le 31 octobre 2026.

Lieu
Ermenonville, Oise, France
Créateur
René-Louis de Girardin
Création
années 1760 et 1770
Nature
jardin paysager orné de fabriques
Propriétaire actuel
Département de l’Oise (parc départemental)
Un lac calme reflète une rangée de grands peupliers ; sur l'île, à droite, un monument de pierre blanche ; au loin, une demeure claire parmi les arbres.
L’île des Peupliers et son monument, au bord du lac du parc. Photo : Nicolas Guelle.

En bref

Le parc Jean-Jacques-Rousseau, à Ermenonville dans l’Oise, est la partie sud d’un ensemble paysager aménagé par le marquis René-Louis de Girardin dans les années 1760 et 1770. Il associe eaux, prairies, boisements, chemins et petites constructions appelées fabriques. Son apparente liberté résulte d’une composition : les vues se découvrent et se transforment au fil de la marche.

Girardin pense le paysage avec les moyens de la peinture et de la poésie. Le promeneur rencontre des scènes qui sollicitent les sens, mais aussi des inscriptions et des monuments destinés à nourrir sa réflexion. Le temple de la Philosophie moderne, volontairement inachevé, donne une forme architecturale à l’idée d’un savoir encore à poursuivre.

Le projet est rapproché de l’œuvre de Rousseau avant même sa venue sur place. Invité par Girardin, il passe à Ermenonville les dernières semaines de sa vie et y meurt le 2 juillet 1778. Son inhumation sur l’île des Peupliers transforme la réception du jardin : au plaisir du paysage s’ajoute le souvenir du philosophe. Depuis le transfert de ses restes au Panthéon en 1794, le monument de l’île est un cénotaphe, un tombeau vide.

Le parc actuel appartient au Département de l’Oise et accueille le public. Sa protection concerne à la fois un patrimoine de jardins et un milieu vivant. Le comprendre demande de tenir ensemble le projet de Girardin, la mémoire de Rousseau et les transformations du domaine, sans confondre tous les lieux aujourd’hui associés au nom du philosophe.

Girardin compose une nature choisie

Girardin n’aménage pas un terrain laissé à lui-même. Le guide ancien Promenade ou itinéraire des jardins d’Ermenonville, dans l’édition de 1811, décrit la suppression de murs, de potagers et de formes régulières autour du château. Il explique comment plantations, gazons et eaux ont été disposés pour lier la demeure au paysage. L’impression d’une nature préexistante constitue donc un résultat recherché.

Dans De la composition des paysages, paru en 1777, Girardin défend une démarche attentive aux formes, aux couleurs, à la lumière et aux points de vue. L’extrait conservé dans l’anthologie de la BnF montre qu’il ne confond pas naturel et hasard. Composer un paysage exige, selon lui, un plan et un travail soutenu ; le terrain impose même davantage de contraintes qu’un tableau.

La notice du ministère de la Culture associe à son entreprise le paysagiste Jean-Marie Morel, le peintre Hubert Robert et des jardiniers écossais. Girardin demeure le porteur du projet, mais cette mention rappelle qu’un jardin se réalise avec des compétences et des interventions multiples. L’inspiration littéraire ne remplace ni l’aménagement ni l’entretien.

Des scènes qui règlent l’attention

Le guide de 1811 permet de comprendre la succession des effets. Dans la grotte des Naïades, il invite à regarder la cascade depuis un espace sombre : le contraste rend l’eau plus lumineuse. À la sortie, l’ouverture sur le lac produit une surprise. Le paysage n’est pas seulement un décor à contempler depuis un point fixe ; le passage d’une situation à l’autre fait partie de sa composition.

Les fabriques donnent des repères à cette expérience. Leurs noms orientent l’imagination : grotte des Naïades, autel de la Rêverie, temple de la Philosophie moderne. Une fabrique peut évoquer un édifice antique, une retraite ou un monument, sans avoir l’usage ordinaire du bâtiment qu’elle rappelle. Les inscriptions ajoutent au regard des invitations à penser.

La prairie arcadienne appartient aussi à ce vocabulaire. Le guide la présente par des scènes pastorales, avec leurs bergers et leur simplicité idéale. Son nom renvoie à une campagne rêvée par la poésie. Cette lecture est celle du texte ancien : elle éclaire le programme du jardin, sans décrire nécessairement chaque état actuel de la végétation ou des constructions.

Un temple laissé ouvert au savoir

Une rotonde à colonnes, aux murs de pierres brutes, apparaît entre les feuillages en haut d’une pente.
Le temple de la Philosophie moderne, laissé inachevé à dessein. Photo : Nicolas Guelle.

Le temple de la Philosophie moderne ne doit pas être compris comme un bâtiment seulement ruiné par le temps. Le guide de 1811 décrit un monument dédié à Montaigne et à une philosophie encore imparfaite. Il relève les matériaux disposés autour de la rotonde et explique qu’ils attendent de nouveaux grands esprits pour poursuivre l’ouvrage.

Ses six colonnes portent les noms de Newton, Descartes, Voltaire, William Penn, Montesquieu et Rousseau. À chacun est associée une idée : la lumière pour Newton, l’humanité pour Penn, la justice pour Montesquieu, la nature pour Rousseau. Cette réunion expose un choix de figures et de valeurs ; elle ne propose pas un classement exhaustif des philosophes.

L’inachèvement fait ainsi partie du sens annoncé par le guide. La philosophie apparaît comme une construction collective dont les contributions futures restent possibles. Le monument participe aussi à la composition des vues : le même texte décrit son rôle dans le paysage avant de détailler ses inscriptions.

Rousseau présent, puis commémoré

Le rapprochement avec Rousseau précède son séjour. La commune rapproche notamment le projet de La Nouvelle Héloïse, publiée en 1761. Gérard Blanchard, dans son étude de 1981, lit lui aussi Ermenonville à travers le jardin de l’Élysée décrit dans ce roman. Ce rapprochement relève d’une lecture du projet ; il ne fait pas de Rousseau le concepteur matériel du parc.

L’île des Peupliers ajoute ensuite au paysage une fonction funéraire. Le guide ancien conseille de regarder le tombeau depuis le banc des Mères de famille, puis imagine sa contemplation au clair de lune. Ce passage témoigne de la mise en scène du souvenir et de l’émotion recherchée chez les admirateurs du philosophe.

Un monument funéraire de pierre blanche se dresse sur une île plantée de grands peupliers, au-delà d’une eau couverte de nénuphars.
Le monument de l’île des Peupliers : tombeau de Rousseau de 1778 à 1794, cénotaphe depuis. Photo : Nicolas Guelle.

Le même guide raconte que Rousseau aurait donné son nom à l’autel de la Rêverie après s’y être arrêté. Ce récit, imprimé dans l’édition de 1811, appartient à la mémoire transmise par l’itinéraire ; il n’est pas ici tenu pour un geste personnel indépendamment établi. De même, la commune distingue la cabane du Désert d’un ermitage disparu du parc sud : un nom associé à Rousseau ne suffit pas à identifier un lieu de résidence.

Du domaine privé au patrimoine public

L’ensemble originel ne se confond pas avec le parc départemental actuel. Le Département présente celui-ci comme un espace de 62 hectares correspondant à la partie sud de l’ancien domaine. La notice Mérimée signale le démembrement du domaine en 1874 et distingue aujourd’hui la propriété privée du château de la propriété départementale du parc.

L’Oise possède ce dernier depuis 1985. Son rapport d’activité pour 2019 indique une reprise de la gestion en régie directe, suivie d’une réouverture au public après des travaux de sécurisation. Le site accueille toujours des promeneurs ; cette fiche ne fixe ni calendrier ni conditions pratiques de visite.

Les protections patrimoniales ne recouvrent pas toutes le même périmètre. L’arrêté du 26 janvier 1989 classe les terrains et de nombreuses fabriques, tandis que l’embarcadère et le jeu d’arc relèvent d’une inscription. La protection porte donc aussi sur les relations entre les monuments et leur environnement.

Depuis 2019, le parc figure également parmi les espaces naturels sensibles. Bois, prairies et milieux humides demandent une gestion adaptée. Préserver ce jardin implique de conserver une composition historique tout en accompagnant un paysage vivant, dont les arbres, les eaux et les ouvertures évoluent.

Pour aller plus loin

Sources

Sources consultées le 31 octobre 2026.